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2015 - Galerie DOMUS - Université Lyon1

"Résonance / Biennale d'Art Contemporain Lyon"

Le Corbusier Espaces communs Espaces partagés

Pénombre et Illumination.
Sur les photographies de Christophe Guery

L’intérêt particulier que Le Corbusier accordait à la photographie était principalement fondé sur la relation étroite et durable qu’il entretint avec Lucien Hervé. Si l’architecte appréciait le travail du photographe, c’est parce qu’il pensait reconnaître à travers le regard d’un tiers l’image de sa propre intention créatrice. Lucien Hervé s’attachait à faire ressortir le plan, la situation et les caractéristiques principales des bâtiments pour les intégrer dans une composition attrayante, n’hésitant pas à réaliser des vues rapprochées, des cadrages serrés confinant à l’abstraction. Si l’approche de Christophe Guery se situe dans le prolongement de ce privilège accordé à l’abstraction, c’est avec une toute autre option. Le choix de photographier en couleur les murs et les volumes bétonnés de la Cité Radieuse à Marseille place au second plan l’aspect documentaire de sa série au profit d’une expérience originale de l’image centrée sur les atmosphères tantôt lumineuses, tantôt obscures des lieux de vie. La vision du bâtiment est sciemment composée depuis l’intérieur des couloirs ou des déambulatoires, de sorte que sa délimitation externe soit évoquée par les ouvertures pratiquées dans les façades ou les portes vitrées qui offrent la perspective panoramique des environs. La couleur met en évidence des oppositions flagrantes entre des zones éclairées par des trouées de lumière et d’autres où l’épaisseur des structures statiques ne montre que la grisaille des matériaux. Entre l’austérité rugueuse du béton, la rouille des cadres métalliques et les anfractuosités des façades rehaussées de peintures vives - bleues, jaunes, rouges, qui rappellent la palette de Mondrian - Christophe Guery organise son vocabulaire esthétique qui définit l’esprit des lieux. Sa visite parcourt en alternance des passages assombris propices au recueillement et des espaces envahis par des rais de lumière verticale. Les rues intérieures de la Cité sont représentées sans présence humaine de manière à visualiser le silence qu’intime la pénombre qui règne dans les voies menant aux habitations. Le photographe insiste sur cette obscurité éclaircie par la peinture vive des portes et des coffres destinés à recevoir le pain, le lait et les journaux des livreurs ; il relève aussi les lumières multicolores provenant des carreaux de verres insérés dans le béton comme des vitraux confectionnés par le Mouvement Moderne. Mais sitôt que le regard se tourne vers l’extérieur, la terrasse et les allées qui y conduisent, l’espace est envahi par une illumination éblouissante. Christophe Guery a su montrer par sa pratique de la couleur l’Esprit Nouveau que souhaitait créer Le Corbusier et le mode de vie qui en découle, le spirituel au quotidien. En marge de la photographie traditionnelle d’architecture, les prises de vue de Christophe Guery et la visibilité qu’il propose dans l’ensemble de sa série, le situent au plus près de l’intention de Le Corbusier qui écrivait : « L’architecture est le jeu savant, correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière. »

Robert PUJADE Historien de la photographie